| Le Manifeste des Antilles françaises |
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| Écrit par Noël NEL |
| Dimanche, 22 Mars 2009 07:55 |
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Le Manifeste pour les « produits » de haute nécessité est sorti en février 2009, en pleine crise sociale de la Guadeloupe puis de la Martinique. Ecrit par 9 auteurs, dont les écrivains Chamoiseau et Glissant, il porte un titre étrange et poétique. Son message, qui parle aussi au nom de la Guyane et de la Réunion, est à ne pas négliger. Les auteurs du ManifesteLe texte est signé par neuf intellectuels, surtout Martiniquais, un seul étant Guadeloupéen : Gérard Delver, comédien, auteur dramatique, directeur culturel de Basse Terre. Les autres se nomment Ernest Breleur, Patrick Chamoiseau, Serge Domi, Edouard Glissant, Guillaume Pigeard de Gurbert, Olivier Portecop, OlivierPulvar, Jean-Claude William. Ils sont très majoritairement des écrivains, artistes, enseignants et chercheurs :
Reste Olivier Portecop : directeur du centre de ressources informatiques de la Martinique. Le plus connu pour ses engagements est sans conteste Edouard Glissant. Il est passé du concept de « négritude » forgé par Aimé Césaire à celui de « créolisation » ou « antillanité », en rejetant toujours l'assimilation. La « négritude » lui est apparue un jour trop binaire, même prônée par Aimé Césaire (Martinique), Léon Gontran Damas (Guyane) et Guy Tirolien (Guadeloupe) ; la seconde, « l'antillanité », lui semble à présent meilleure. Elle est une approche identitaire et poétique. Edouard Glissant n'a jamais fait mystère de ses engagements anticolonialiste, indépendantiste, puis autonomiste. Jacques Chirac lui a confié en 2006 la présidence d'une mission pour la création d'un Centre national consacré à l'esclavage et à la traite des Noirs. En 2007, Glissant a créé L'Institut du Tout-monde : un site d'études et de recherches pour « la connaissance des phénomènes et processus de créolisation », « la diversité des imaginaires des peuples », « la pluralité des expressions artistiques », « l'inattendu des modes de vie ». Vaste programme ! Qui parlait en 1981 de « changer la vie » ?
Le Manifeste, une mise à distance du prosaïqueLe texte du manifeste proposé par ces intellectuels est animé par un souffle, une vision, une utopie. Cette ligne générale repousse sans cesse une dimension de la vie qu'elle fustige comme prosaïque. Le prosaïque est ce système qui ne parle que de « hausse des prix », de « vie chère ». Comme les choses sont dites en langue des poètes, la hausse des prix et la vie chère renvoient d'abord dans le texte à « de petits diables-ziguidi », à « la cuisse de quelques purs békés », à la dentition d'un ogre. Mais on reconnaît vite le fautif : c'est ce « système où règne le dogme du libéralisme économique ». Ce système « s'est emparé de la planète, il pèse sur la totalité des peuples, et il préside dans tous les imaginaires, non à une épuration ethnique, mais bien à une sorte d'épuration éthique ». Et l'on précise le quadruple mal qu'il nous inflige ; désenchantement, désacralisation, désymbolisation, déconstruction même de tout le fait humain. Il massacre l'humain. Le libéralisme nous confine dans l'égoïsme, il nous condamne « à deux misères profondes : ‘être consommateur' ou bien ‘producteur' ». Alors, l'humain se consume en ne se logeant que dans les codes - barres que sont le « pouvoir d'achat » et « le panier de la ménagère ». Dans cette folie, « l'économique devient ainsi sa propre finalité et déserte tout le reste ». Pire : « nous finissons par penser que la gestion vertueuse des misères les plus intolérables relève d'une politique humaine ou progressiste ». A la logique du système libéral marchand, qui s'est étendu à la planète, s'est ajouté « ce cadre colonial absurde avec l'insondable chaîne des opérateurs et des intermédiaires ..tous ces mécanismes qui créent un nuage de voracités... ». Les intellectuels du Manifeste ne nient évidemment pas l'existence de la pauvreté ou de la misère. Ils dénoncent le grand piège qui consiste à enfermer toute politique dans la dimension seulement matérielle (financière, économique) des choses. En ce sens, ils contestent radicalement le capitalisme contemporain qui est « la plénitude hystérique d'un dogme ». Pour eux, il est urgent d'ajouter à la lutte pour « les produits de premières nécessités » ce qu'ils appellent les produits « de haute nécessité ».
Le Manifeste, un éloge du poétique« Par cette idée de ‘haute nécessité ‘, nous appelons à prendre conscience du poétique déjà en œuvre dans un mouvement qui, au-delà du pouvoir d'achat, relève d'une exigence existentielle réelle, d'un appel très profond au plus noble de la vie ». C'est « vivre la vie, et sa propre vie, dans l'élévation constante vers le plus noble et le plus exigeant, et donc vers le plus épanouissant ». Pour comprendre le concept nouveau, celui de « haute nécessité », rien ne vaut la démarche qui en décline les composants. Citons-les ! Le cœur des produits de haute nécessité est « notre souffrant désir de faire peuple et nation, d'entrer en dignité sur la grand - scène du monde ». Il est dit : « il y a une haute nécessité à nous vivre caribéens dans nos imports- exports vitaux, à nous penser américains pour la satisfaction de nos nécessités, de notre autosuffisance énergétique et alimentaire ». D'abord, édifier un peuple et une nation ! Ensuite, il s'agit d'inventer ce peuple caribéen « dans une expérience politique qui tirerait les leçons structurantes de ce qui s'est passé ». Cette expérience entend refuser désormais « le tragique émiettement institutionnel de nos pays et l'absence de pouvoir qui lui sert d'ossature ». On refuse « l'imbroglio des pseudos pouvoirs Région - Département - Préfet - association des maires ». Car il s'agit d'une assimilation, alors qu'il faut pour nos auteurs « ouvrir à une force politique de renouvellement et de projection apte à nous faire accéder à la responsabilité par nous-mêmes et au pouvoir de nous-mêmes sur nous-mêmes ». On peut parler d'autodétermination. Dans cette perspective, les auteurs du Manifeste considèrent comme de « petites questions » celles dont une faible partie est programmée pour les Etats généraux envisagés avec le gouvernement : la question des salaires et de l'emploi ; la question békée et les ghettos ; la répartition et la protection de « leurs » terres ; l'accueil préférentiel de « leurs » jeunes ; la lutte contre le fléau de la drogue. Pourtant, nous n'entendons pour l'instant que ces revendications économiques et sociales. Ce qui est de « haute nécessité » est la question de la responsabilité : « c'est dans l'irresponsabilité collective que se nichent les blocages persistants dans les négociations actuelles ». Quand on est responsable de son sort, on « tend plus rapidement et plus positivement vers ce qui relève de l'essentiel ». Et l'essentiel est donc au-dessus des conditions de base du vivre ensemble. La société à laquelle les auteurs du Manifeste aspirent est « une société non économique ». Ils en dessinent les contours. Au lieu de la croissance continuelle, l'épanouissement qui passe selon eux par la « décroissance et la sobriété », et le principe de gratuité sur les chemins de la culture et des rencontres. Emploi, salaire, consommation et production ne seront plus que « des lieux de création de soi ». Le travail en particulier doit être « réinstallé au sein du poétique », « redevenir un lieu d'accomplissement, d'invention sociale et de construction de soi » : temps travaillé, temps libre, temps mort, solidarités, partages, « soutiens aux plus démantelés », « revitalisations écologiques ». L'impérieuse nécessité est au final celle « d'un autre imaginaire politique, économique, social et culturel ». Un autre imaginaire pour construire une autre société ! Pour atteindre ces objectifs, les « sociétés martiniquaise, guadeloupéenne, guyanaise, réunionnaise nouvelles » sont appelées à prendre « leur part souveraine aux luttes planétaires contre le capitalisme et pour un monde écologiquement nouveau ». La « haute nécessité » débouche forcément sur « une haute politique », un art politique « qui installe l'individu, sa relation à l'Autre, au centre d'un projet commun où règne ce que la vie a de plus exigeant, de plus intense et de plus éclatant, et donc de plus sensible à la beauté ». Le rêve est avoué : « être les premiers exemples de sociétés post-capitalistes, capables de mettre en œuvre un épanouissement humain qui s'inscrit dans l'horizontale plénitude du vivant ». Un humanisme du 21ème siècle !
Un signal fortOn aurait tort de prendre à la légère ce Manifeste proposé par des intellectuels. L'histoire de tous les pays est riche d'exemples où des intellectuels et artistes ont éclairé la voie à suivre. Ils sont parfois des veilleurs qui captent les signaux invisibles pour le commun des politiques, des éveilleurs de conscience, des luminaires. Derrière les revendications populaires antillaises contre les bas salaires et la vie chère, le rapt des terres, le colonialisme ou le racisme, il semble y avoir, au minimum un désir d'autonomie, peut-être une aspiration à l'indépendance. Comment le gouvernement actuel entendra-t-il ces signaux avertisseurs lors des Etats généraux qui doivent s'ouvrir bientôt et se conclure avant l'été 2009 ? La question de l'autonomie figure dans la Constitution. Permettrait-elle de bâtir pour les Antilles, Guadeloupe et Martinique au minimum, et pour l'outre-mer plus généralement, une nouveau modèle ? Faudra-t-il aller plus loin, comme le demandent les 9 auteurs du Manifeste, tous fils spirituels du grand Aimé Césaire ?
Noël Nel
Mots-clefs : Antilles, Capitalisme, Economie, Société, Solidarité |
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