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Le livre de référence
Jean-Paul Brighelli, La Fabrique de crétins, Jean-Paul Gawsewitch, 2006 .
À l'exception des deux annexes : « Petit traité sur le fait religieux » et « Petite histoire des monothéismes ».
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A v e r t i s s e m e n t
L'un de nos fidèles lecteurs, Paul Pierret, propose à notre sagacité son analyse critique du livre polémique de Jean-Paul Brighelli concernant l'école.
Nous vous invitons à découvrir ce texte de Paul Pierret, en ne perdant jamais de vue le point de vue que notre correspondant exprime à la fin de son propos. Il y dit très clairement que le livre de Brighelli est réactionnaire, accrocheur et provoquant. Mais ce livre - harangue parle notamment de la transmission par l'école des connaissances et des valeurs comme la laïcité, à un moment où l'école subit certaines difficultés et attaques. Paul Pierret nous invite à retrouver « l'esprit des pères de l'Ecole de la République » et à être plus combatifs.
Sur ces points, le débat nous semble souhaitable. Noël Nel
1. Considérations générales
11. Les circonstances de la publication
L'ouvrage est manifestement une réaction à l'actualité qui précéda sa parution : faits divers, publication du « rapport Obin », engouement pour l'enseignement privé.
Les faits divers : l'assassinat de Sohane Benziane, brûlée vive, en octobre 2002 ; l'enlèvement d' Ilan Halimi, séquestré, torturé à mort en janvier - février 2006 ; enfin l'agression sur Sébastien Nouchet, homosexuel, brûlé au troisième degré.
Le « rapport Obin » fournit à l'auteur de nombreux faits et arguments.
12 La tonalité et le style
C'est un livre - harangue. La passion est omniprésente, exprimée par quelques coups de gueule et formules-choc dont le fond a parfois été sacrifié à la forme, avec une intention provocatrice évidente.
L'ensemble est constitué d'une compilation de « cahiers », plutôt que de chapitres, chacun étant consacré à un thème particulier, lisible indépendamment du reste de l'ouvrage, et caractérisé par son titre accrocheur : « l'invasion des barbares », « la métamorphose du crétin », « pitié pour les filles »,.... D'où un certain nombre de redondances dans l'argumentation.
13 La posture de l'auteur
Agrégé de Lettres, l'auteur fait référence à son expérience de professeur.
Il se bat « pour les 160 000 jeunes » sortant annuellement du système scolaire sans qualification. Ancien soixante-huitard, il appartient à la génération qui est descendue dans la rue pour réclamer plus de liberté d'expression. Il est un ancien militant contre l'intervention militaire américaine dans le Sud-Est asiatique. Il se déclare favorable à l'épanouissement des cultures régionales, contre le racisme et l'antisémitisme, contre les expulsions du territoire français, du moins certaines : « expulser des enfants scolarisés dans notre pays est non seulement un crime, mais une faute. ».
2. Le contenu de l'ouvrage
21. Le mal
Le retour de la barbarie est le fruit de l'évolution de l'école depuis les années 1970.
Selon Brighelli, l'évolution de l'école est livrée à un alternative : plus de démocratie ou plus de république.
- Du côté de la république, il voit une école limitée dans ses ambitions, mais certainement efficace, qui conduit à l'oligarchie.
- Côté démocratie, c'est la prédominance de l'individu, la «prédominance du crétin». A chacun sa chance et le risque d'aller jusqu'au bout de sa liberté. Quitte à sombrer dans un «cloaque d'avis contraires, de velléités intempestives, de communautarismes émiettés(...)».
Ces deux directions sont exclusives et relèvent de l'opposition entre instruction et éducation.
Et d'enfoncer le clou : « l'excès de démocratie est très exactement ce que l'on appelle le fascisme. Et nous y allons tout droit. (...). Une pédagogie démocratique travaille sur l'impossible rêve (...)une pédagogie républicaine tâche de former le citoyen d'aujourd'hui ».
Et de conclure : « Une nouvelle terreur guette les sociétés qui ont abusé- ou plutôt, mésusé -de la démocratie, au point de tuer la république ».
22. Les racines du mal
A. Le « statut » du jeune
Le jeune est trop mis en valeur par un système éducatif qui le met en son centre, « il est devenu une référence ». Peu importe ce qu'il sait pourvu qu'il obtienne « son Bac et de l'argent de poche ». Il est une proie idéale pour les fournisseurs de biens de consommation et de religion, l'Islam étant particulièrement visé.
B. Le statut de l'Ecole... « lieu de vie ».
Brighelli fustige « l'angélisme pédagogique des chercheurs et autres sociologues qui ont contribué à ringardiser la fonction d'éduquer en expliquant que l'école est d'abord « un lieu de vie », où nous sommes tous(...) adultes (...) élèves (...) des égaux. », parti-pris éducatif qui fut institué par la loi d'orientation n° 89-486 , « Loi Jospin », article 10 : « Les élèves disposent (...) de la liberté d'information et de la liberté d'expression ». Cette loi servira de point d'appui au Conseil constitutionnel pour invalider des expulsions d'établissement, dans les diverses affaires de « port du voile ».
La «réforme Haby » créée, selon l'auteur, sous de faux prétextes (démographie et besoins de formation) a initié la « massification » et entamé la « faillite organisée de l'enseignement ».
Enfin, « la sectorisation (...), en favorisant l'émergence des sectes, (...) favorise la ghettoïsation. Dans l'idéal, l'école sera elle-même l'un de ces supermarchés du rien où l'apprenant viendra faire le plein de vide. C'est l'essentiel du schéma religieux et celui de la consommation ».
C. Les options pédagogiques à l'œuvre dans les rénovations de l'enseignement
En écho à Régis Debray, Jean Paul Brighelli dénonce l'évolution de la pédagogie vers l'abandon « de toute transmission des connaissances et des valeurs(...) ». Il soutient que l'école a « suivi l' air du temps qui magnifie l'individu » et dénonce les « fossoyeurs de l'éducation (qui) affirment que le niveau ne baisse pas, contrairement à l'évidence ».
Il décrit ainsi le paradoxe de mai 68 : « la dernière génération d'élèves formatés par la culture classique produisit, après mai 68, un dynamitage général des connaissances. C'est dire (...) le pouvoir critique d'un enseignement qui paraissait asséné, et qui fournissait pourtant les armes de sa contestation (...) la terreur du pouvoir fut grande pour que, dans les dix ou quinze ans qui suivirent, il ait concocté tant de nouveaux « projets éducatifs, afin de ruiner toute chance d'insurrection. ».
23. La guerre laïque
L'auteur n'hésite pas à affirmer qu'une guerre est lancée contre la laïcité : « La guerre est là (...) une guerre sournoise (...) qui ne dira son nom que lorsqu'il sera trop tard ». Corrélativement s'accentue la « guerre des sexes ».
Il sonne la contre-offensive : « A temps de guerre, guerre et demie. Il est plus que jamais temps d'entamer la reconquista des territoires scolaires cédés à l'ennemi ».
Comme dans toute guerre, il y a des agresseurs, des défenseurs et des traîtres.
A. Les agresseurs
S'appuyant sur le rapport Obin, l'auteur évoque Hani Ramadan qui prêche la lapidation des femmes, et la gauche extrême (au moins une fraction) qui voit en lui « la conscience du Sud et des démunis. »(Daniel Bensaïd, Fragments mécréants, Lignes et manifestes, 2005). On pointe là une connexion possible entre la gauche extrême et le fondamentalisme musulman, sur fond d'alter-mondialisme.
Brighelli met en garde contre ces « religieux (qui) ne se font aucun scrupule pour anéantir l'idée laïque d'user de « ruse et de sagacité » (selon les préceptes de l'Inquisition). « Pour eux, l'esprit laïque, c'est le mal, et tous les procédés sont bons pour le détruire. »
B. Les défenseurs
Parmi les défenseurs on peut identifier les laïques dont la faiblesse est la conséquence de leur tolérance : « Les laïques respectent la liberté de conscience de leurs adversaires, et se refusent à faire usage contre eux de toute mesure coercitive. ». « La tolérance est une faillite annoncée en temps de guerre ».
L'école doit jouer son rôle de « dernier rempart contre une déferlante qui finira dans le sang. ».
Enfin, les « associations féministes qui se battent (...) non sans risque » se voient reconnaître un rôle important dans la résistance au sexisme.
C. Les traîtres ou les lâches
C'est pour l'auteur les « défenseurs » de la laïcité et de la mixité sociale dont les pratiques s'avèrent en contradiction avec ces principes.
Ainsi « Les enfants des dirigeants (qui) sont à l'abri dans les établissements prestigieux ou privés » ; « Ségolène Royal (qui lança) une pétition protestant contre les exclusions des jeunes filles voilées » ; « la position des pédagogues professionnels... » ; « Les bonnes consciences de gauche, Mrap en tête, (qui)protestèrent contre (la loi Chirac de 2004) » ; « Des municipalités de gauche (Martine Aubry par exemple, à Lille) qui se plient aux fantasmes d'une foi comprise de travers et acceptent d'aménager les horaires de la piscine municipale(...) » ; « Les atermoiements de l'administration » qui révèlent la faiblesse de l'institution dans le maintien d'une stricte laïcité dans l'école.
24. Les disciplines d'enseignement
A. La langue française
Partant du sens primitif de « barbare », l'auteur affirme que celui qui ne maîtrise pas suffisamment la langue de la Cité (et non des cités !) est naturellement porté à la barbarie (« du barbarisme à la barbarie »). Les insultes devenues banales, donc atténuées dans leur violence, finalement tolérées (« sale pute », « sale feuj », « sale pédé »), constitutives d'un « racisme verbal » quotidien portent en germe le « racisme physique ».
Dans certains établissements « un élève qui s'exprime correctement en classe passe pour un « intello », « injure suprême ». Là encore, tout est porté au débit de l'école : « en affirmant que l'élève doit construire lui-même ses propres savoirs, ce qui s'est traduit (...) par un recul inouï de la connaissance, en particulier linguistique, on a paupérisé intellectuellement la partie la plus fragile de la population. Ce ne sont pas les plus privilégiés, ni les enfants d'enseignants qui sont touchés par cette consigne absurde ».
B. Les Lettres
L'enseignement des Lettres est, dans sa version actuelle, appauvri depuis la réforme « Viala », coupable d'avoir réduit l'étude d'un texte à celle de son argumentation (« déifiée ») et de donner prise au refus de certains textes sous des prétextes idéologiques. La littérature « n'a pas à entrer dans des perspectives politiques, religieuses, morales au sens strict ».
Il faut cesser de mettre sur le même plan qu'une œuvre littéraire n'importe quelle « production à peine journalistique » (allusion à l'étude des tribunes dans les journaux, voire des modes d'emploi ), remettre en vigueur les humanités, les anthologies, la littérature et coordonner Lettres (Philosophie en Terminale) et Histoire.
C. L'Histoire
Dans les années 60, sous l'influence de l'Ecole des Annales, l'enseignement chronologique est disqualifié. S'ensuit, selon Brighelli, une trop grande focalisation sur la période contemporaine, d'où des « malentendus sanglants ».
Par ailleurs, la tendance actuelle à la repentance, « empreinte de religiosité diffuse », est perverse et fait de nos enfants les héritiers de la prétendue culpabilité de leurs ancêtres (esclavage, croisades...).
Il faut limiter l'apprentissage « à des périodes sur lesquelles on peut dire des choses à peu près sûres », s'arrêter à l'immédiat après-Guerre, par exemple, et « étudier les textes religieux fondateurs(...)passer sur la question quelques semaines en seconde(...) ».
D'autres disciplines sont citées de manière trop allusive pour être traitées ici.
D. La mixité, les filles scolarisées, et le retour du religieux
Les tenues vestimentaires des filles, le refus de la mixité, le refus de certaines activités scolaires (sport, piscine, sciences naturelles), les exigences alimentaires sont la partie visible d'un travail de fond de réintroduction du religieux dans l'école.
Rappel historique : l'égalité entre les filles et les garçons en matière de droits à l'instruction date de l'après Grande Guerre, le droit des femmes aux carrières date des années 1960-70. Ces conquêtes récentes sont remises en cause selon Brighelli par les « barbus » représentés par les « grands frères », substituts de l'autorité paternelle vacillante.
Les jeunes filles et les femmes ont, les premières, fait les frais de ce « retour du religieux », aux multiples manifestations : obsession de la « pureté », méfiance envers la mixité, manifestations discriminatoires des garçons vis à vis des filles, dès la maternelle. Contrainte insupportable exercée sur les filles : « On voudrait nous faire croire que les jeunes filles qui caracolaient jadis si volontiers en tête de classe se sont voilées volontairement ? ».
3. Une autre bataille est en cours....
Le livre de Brighelli peut être considéré comme une provocation au débat. L'auteur exagère sans aucun doute.
L'homme se présente en vieux « soixante-huitard ». Il est manifestement réactionnaire sur la question scolaire : ses solutions consistent en un pur retour au passé
La question de l'éducation est critique à plus d'un titre. Ce terrain n'est pas à abandonner à la droite -Darcos, qui se sert de l'alibi d' une prétendue refondation de l'école sur ses bases traditionnelles pour exécuter un vrai démantèlement de ce service public. Il faut s'en emparer, sans œillère, sans sectarisme, avec pragmatisme, comme l'ont fait les pères de l'Ecole de la République. S'il est un retour au passé à opérer, c'est peut-être celui-là.
La pratique gouvernementale a montré que la gauche, de Jospin à Lang, en passant par Chevènement, si elle manie un discours rôdé sur la laïcité, n'en a pas pour autant une interprétation uniforme, dès lors qu'il faut mettre les principes en application.
La bataille de 1905 s'est éloignée, mais une autre se livre en ce moment, sur l'initiative de différents courants religieux et politiques dont la détermination, le culot, la tactique, les alliances (jusqu'au Président de la République française !), mettent les défenseurs de la laïcité, divisés, timorés par leur sous-estimation du rapport de forces, en position délicate.
Les forces politiques se réclamant traditionnellement des Lumières, peu réactives, sont elles-mêmes traversées par la ligne de fracture entre les laïcs stricts et les militants issus du syndicalisme chrétien, favorables à une interprétation plus « apaisée » que celle des « laïcards ».
Par ailleurs, la difficulté de se projeter dans l'avenir, rend plus difficile que jamais le dépassement du carpe diem qui serait selon Brighelli la tendance de l'école actuelle : sois toi-même, libre, heureux, et citoyen dès maintenant, à l'école, lieu de vie.
Comment réformer, re-former une école du vingt et unième siècle, fidèle aux principes fondateurs de l'Ecole de la République ? Suffit-il d'un simple retour aux pratiques du passé ? Peut-elle revoir ses valeurs indépendamment de celles en cours dans la société ?
La France, plus féconde que ses voisins, serait bien avisée de se doter d'un appareil éducatif digne des défis qui lui sont posés : réamorcer l'ascenseur social, transmettre les valeurs des Lumières. La gauche ferait bien de se saisir résolument de ce problème éminemment politique.
Paul Pierret |