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Lionel raconte Jospin Imprimer Envoyer
Écrit par Noël NEL   
Lundi, 05 Avril 2010 18:54

Le livre de référence : Jospin, L., Lionel raconte Jospin, Seuil, 2010.

 

Après son échec à la Présidentielle de 2002, il avait affirmé qu’il quittait la politique. Mais il y est revenu de temps à autre, ne cessant d’écrire ni de se laisser occasionnellement filmer, voire tenter par le retour aux affaires.

Le livre dont il est question ici est né d’un film en deux épisodes de Patrick Rotman (avec le concours de Pierre Favier), diffusé par France 2 en janvier 2010. Ce livre est en quelque sorte la synthèse du film, travaillée par Jospin en récit de sa vie politique. Un récit qui fait intervenir les rôles du diplomate, du professeur, du Premier secrétaire du PS, du Ministre de l’Education et du Premier Ministre (19997-2002). Il y va sans doute de l’image qu’il veut laisser à la postérité.

L’intention déclarée est d’être « utile à tous ceux, à gauche, qui veulent retrouver le chemin du pouvoir » (p. 10). Un témoignage, une leçon à méditer peut-être !

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1. Les années de jeunesse et de formation (1937-1971)

De l’époque de l’enfance à Meudon et de la guerre, Jospin garde « le souvenir de l’importance du silence » (p.12), qui lui a donné son « peu de goût pour les bavardages » (p.12). Pour la Libération et ses tondeurs de femme, il a ressenti « une confuse sensation de gêne devant l’humiliation et la bêtise » (p. 13). Ecole maternelle à Meudon, école publique, un an au lycée de Sèvres, lycée Charlemagne à Paris, lycée de Meaux comme interne, lycée Janson - de - Sailly en philo, puis hypokhâgne.

Les parents sont « fermes mais tendres » (p. 15) et non austères. La famille est protestante, solide, avec le goût des rites d’unité. Le père, homme du Nord, est socialiste et pacifiste « dans la tradition de Jaurès » (p14). Un père qui a la voix puissante, une stature, la facilité à aller vers les autres, un talent d’expression, l’art des blagues et des contes, le goût de l’écriture. Il sera directeur d’établissement pour enfants difficiles. La mère, une Gasconne, a elle aussi une forte personnalité, qui inculque le refus de l’embrigadement, la fermeté des principes, le goût des vraies valeurs, une grande lucidité. Elle sera sage-femme, puis infirmière. Sensibilité de gauche à tous les niveaux. Cette famille, progressiste et laïque, « de petite classe moyenne d’origine populaire » (p. 22) compte 4 enfants qui « ne parlent pas à table ». La religion y est vivace, mais elle quittera Jospin dès l’âge de 15 ans.

Sportif dans l’âme, il est gardien de foot, puis basketteur pendant 20 ans. Il jouera au hand, au volley, au rugby, au tennis. Le sport accompagne ainsi sa jeunesse et sa vie, à côté du syndicalisme, de la politique, du cinéma, de la lecture et des femmes.

Les débats politiques avec le père commencent à 17 ans, à propos de la guerre d’Algérie, et à l’époque de Janson - de- Sailly, au contact du professeur de philo communiste, Maurice Caveing. Jospin se découvre alors de gauche et attentif à l’analyse marxiste. Il noue amitié avec Jacques Valier, membre de la Ligue communiste. A Antony, en résidence au pavillon des mariés, se trouve déjà Claude Allègre. Adhésion à L’UNEF, qui milite fort à l’époque contre la guerre d’Algérie : « ma jeunesse commence et s’achève avec la guerre d’Algérie » (p. 26).

Service militaire (1961-63). Epoque de crise économique et morale, de crise politique dans les errements de la IVème République. Jospin a du respect pour Pierre Mendès – France. De grands intellectuels rompent alors avec le PC à cause de son vote des « pouvoirs spéciaux » pour Guy Mollet, de l’écrasement de la Hongrie et de l’étranglement de la réforme polonaise, bref du stalinisme: ils ont nom Claude Roy, Roger Vailland, François Furet, Emmanuel Le Roy Ladurie. Crise du communisme et crise de la SFIO. Jospin est « plus marxisant que pacifiste » (p. 27). Il adhère à l’Union de la Gauche socialiste, qui prépare le PSU (1960) et y retrouve C. Allègre. Il entre à l’ENA (1963-65), fait Sciences Po et un stage en 1964 dans les Houillères du Nord et du Pas de Calais. Etudes conformistes, marquées par le formatage. Il commence à travailler au Ministère des Affaires étrangères (1965) : « on aurait peine à trouver rétrospectivement dans le jeune homme d’alors le dirigeant politique que j’ai pu ensuite devenir » (p. 31). Il travaille cinq ans durant sur l’économie internationale : FMI, BIRD, GATT (ancêtre de l’OMC), OCDE, ONU, CNUCED. Conférences internationales, analyses, notes, « un travail de haut fonctionnaire mobile, ouvert sur le monde » (p. 34), dans un contexte de gaullisme dominant.

Il renonce peu à peu à cette carrière toute tracée pour renouer avec ses espérances d’étudiant de gauche, prendre des contacts avec le mouvement trotskiste et Boris Fraenkel, un intellectuel né à Dantzig, un freudo-marxiste non stalinien : « ma génération a baigné dans la geste révolutionnaire » (p.38). Mai 68 le pousse à fuir la routine, à quitter le Quai d’Orsay, et après un an de vacations à l’IEP de Paris et de Grenoble, à devenir professeur associé à l’IUT de Sceaux.

 

2. Le militant socialiste (1971-1981)

A Sceaux, Jospin est professeur d’économie, il dirige le département de gestion dès la rentrée 1970 et pendant 11 ans, il milite au SNEsup : « c’est une des périodes de ma vie où je me suis senti en plein accord avec moi-même » (p. 43). Elle mérite donc d’être détaillée.

A la fin 1971, il adhère au PS, quelques mois après le Congrès d’Epinay « qui était resté assez obscur » (p.45) pour lui. Il est attiré par « l’amorce d’une rénovation du mouvement socialiste et par la stratégie de rassemblement des forces populaires et d’alliance avec le PC » (p.45).

En François Mitterrand, il admire tout de suite la personnalité, la volonté de rupture avec le capitalisme, la stratégie d’affaiblissement du PC. Simple militant du 15ème arrondissement, aidé par Pierre Joxe, il rejoint un groupe d’experts du cercle de réflexion du Premier secrétaire, et se voit chargé de suivre les relations Est-Ouest. Au printemps 1973, il entre au Secrétariat national du PS et à son bureau exécutif pour prendre en charge la formation. Deux ans à élaborer des brochures de formation, à écrire des textes sur l’histoire du PS, à animer des stages et à se former soi-même.

Présidentielle perdue de 1974, double rupture avec le PC en janvier 1975 et à l’automne 1977, face –à- face télévisé avec Georges Marchais en 1980 : Jospin devient le numéro 2 du PS après le Congrès de Metz de 1979. Il côtoie toutes les figures historiques du parti, notamment Rocard : « même moi qui respectais Michel Rocard, avais de l’estime pour lui et avais appartenu pendant la guerre d’Algérie à la même mouvance, je ne pouvais approuver la révision stratégique qu’il envisageait » (p. 63). Accompagnant souvent Mitterrand, Jospin parle avec lui de littérature, des choses de la vie, de la mort, de la Résistance. A partir de 1975, sur les questions des forces de gauche en Espagne, Grèce, Portugal, sur les relations avec le PC, sur l’Europe, il est avec Mitterrand en « convergence profonde » (p. 67), admire son talent et son « très grand professionnalisme » (p. 68). Mitterrand dit en hiver 1980-81 à Shimon Peres son désir de voir Jospin lui succéder à la tête du PS, et il le propose à l’intéressé alors qu’il est « dans sa salle de bains », rue de Bièvre.

Les années 1971-81 sont donc « une décennie cruciale » pour Jospin et le PS : « le talent d’un homme, sa capacité à s’entourer de personnalités fortes mais qui acceptent son leadership, et puis une vie collective, un foisonnement militant, un débat d’idées nourri…Un vrai leader, une équipe, des militants, un projet.. » (p. 77). De plus, sur le plan personnel, Jospin évolue aussi: « j’ai compris que, en Europe, nous ne ferions pas la révolution et j’ai cessé d’être un révolutionnaire » (p. 78). Mais il garde encore quelque temps certains contacts avec Pierre Lambert, leader de l’OCI.

 

3. Le Premier secrétaire (1981-88)

La victoire de mai 1981 lui procure une joie profonde et s’il n’est pas sur la photo historique du Panthéon, c’est à la suite d’une étourderie. Il vibre au moment de la passation de pouvoirs, devient peu après député de Paris, admirant le changement d’attitude des communistes entrant au gouvernement : « je fus fasciné par ce brusque changement de ton et cet abandon tranquille des positions antérieures » (p. 87). Les responsables socialistes importants se retrouvant au gouvernement, le renouvellement et le rajeunissement s’imposent à la direction du PS, que Jospin assume à présent.

Petit déjeuner du mardi à l’Elysée, à 4 ou 5 personnes, pendant 5 ans : « pour moi, c’est un rendez-vous primordial, un formidable apprentissage et une expérience précieuse pour la suite » (p.90). Il souligne que « cette instance a été féconde, et j’ai pu y faire passer les aspirations, les demandes et les inquiétudes des socialistes » (p. 91).

Il a son analyse de la rupture de 1983, ce tournant de la rigueur, « un mouvement complexe et ambivalent » (p. 101). La première période, celle 1981-82, celle de la redistribution, a été pour lui indispensable. Mais les premiers signaux d’alerte sont apparus « un an et demi après mai 1981 » (p.93), grâce aux avertissements de Delors et Rocard : « il nous a fallu ensuite opérer un retour au réel » (p. 93).

De toutes les réformes faites, il met an avant : les lois de décentralisation, l’abolition de la peine de mort, la rénovation de la politique culturelle, la transformation des relations sociales dans l’entreprise, la retraite à 60 ans, la 5ème semaine de congés payés. Mais il concède : « à l’évidence, nous serons défaillants sur le terrain du chômage » (p. 100) ; « il était malheureusement illusoire de pouvoir unir les deux écoles, l’école publique et l’école privée, dans un ‘grand service public unifié d’éducation’ » (p. 103)

Il est consulté par Mitterrand sur le remplacement du Premier ministre Mauroy et se prononce sur les hypothèses de remplacement Fabius, Joxe, Mermaz, en donnant son avis « de façon précise et respectueuse de chacun » (p. 106). Il n’a pas avec Marchais « les rapports confiants et amicaux » (p. 107) qu’il aura plus tard avec Robert Hue. L’affaire Greenpeace de juillet 1985 est à ses yeux « dramatique…stupide et choquante » mais « Laurent Fabius a agi comme il convenait » (p. 109). Le même Fabius tente de diriger la campagne des législatives de 1986 à sa place, et Jospin fait trancher le différend par le parti. Il ne pense pas que Mitterrand ait instrumentalisé le vote d’extrême - droite pour affaiblir la droite, trouvant même cette affirmation « mensongère et injuste » p. 115). Défaite aux législatives de 1986 : Chirac arrive comme Premier ministre de cohabitation pour mener un « combat subtil » (p. 118), Mitterrand déplore en lui un menteur perpétuel. Jospin abandonne Paris, se fait élire à Toulouse et tient le rôle de leader de l’opposition. 1988 : Mitterrand tente un second mandat, Jospin ne connaît pas ses problèmes de santé et prépare sa campagne électorale. Il ne prend pas le slogan « la France unie » comme une « construction politique nouvelle » (p. 125) et déplore la rupture forte de la campagne où le parti est oublié par les concepteurs de celle-ci. Il quitte la direction du PS en 1988, avec l’envie d’exercer des fonctions d’Etat.

 

4. Le leader de la gauche (1995-97) et le Premier ministre (1998-2002)

Le second septennat de Mitterrand et le comportement du Président ne laissent pas à Jospin un souvenir impérissable : « sa conception du pouvoir, ses liens avec les socialistes, son rapport à l’histoire s’étaient modifiés. Il pensait davantage à lui et moins à nous. Il a laissé se faire la déchirure dans le PS » (p. 154). Le Président ne souhaite pas qu’un seul parti gouverne, il fait entrer des centristes au gouvernement, Jospin l’admet sans enthousiasme.

A l’opposition Mitterrand / Rocard devenu Premier ministre va vite s’ajouter la querelle Jospin /Fabius. Quand Jospin devient Ministre de l’Education (1988-1992), il découvre « un plan tout bouclé qui avait été concocté avec la grande fédération syndicale de l’Education de l’époque, la FEN, par le responsable à l’Education du Parti socialiste » (p. 144), à savoir Fabius, lequel cherche vite à devenir Premier secrétaire, poussé en cela par Mitterrand. Mais le triste Congrès de Rennes (1990), congrès « désagrégateur » (p. 155), choisit Mauroy. Après une vive querelle avec Mitterrand sur le cas Claude Allègre, désapprouvant le choix de Bernard Tapie, meurtri par les révélations de Pean sur le passé de Mitterrand puis par l’affaire des écoutes, Jospin ne fera pas partie du gouvernement Beregovoy, étant alors seul « éléphant » à être évincé, avec Jean Poperen. Défait aux législatives de 1993, il songe à s’écarter des responsabilités politiques : « je n’ai jamais considéré la politique comme une carrière ou un gagne-pain » (p. 164). Il le redira en 2002 !

Au Congrès de Liévin (1994), il fait une contribution qu’il considère comme « la matrice des idées » qu’il avancera dans l’élection présidentielle de 1995 et qu’il mettra en pratique au gouvernement après 1997. Mais il est alors bien seul : « l’essentiel dans ces situations est de rester soi-même en préservant ses convictions » (p. 184). En peu de temps, il désapprouve les positions de Delors qui portent à une alliance avec le centre, gagne la primaire interne contre Henri Emmanuelli, le Premier secrétaire du moment, sait qu’il va perdre le second tour de la Présidentielle, mais ne pense qu’à « construire (sa) propre légitimité et ouvrir une autre période » (p. 196), revient rue de Solferino en sachant qu’il n’y a plus personne au-dessus de lui et œuvre à la construction de la gauche plurielle, que la dissolution d’avril 1997 accélère.

Il occupe à présent Matignon (1997-2002), compose son gouvernement de « personnalités fortes, talentueuses et loyales » (p. 211). A Matignon, Jospin affirme avoir conduit la politique qu’il voulait conduire. En cohabitation, il faut distinguer politique étrangère que le Président de la République Jacques Chirac prend en mains et politique intérieure qui revient au Premier ministre. La cohabitation freine la régulation de l’économie mondiale, le Premier ministre ne participant pas aux sommets du G8. Chirac pratique abondamment son droit de critique publique, ce qui n’empêche pas les deux hommes de « boire des bières ensemble » (p. 220). De plus, Chirac invente une sorte de théorie du « dernier mot » (p. 221) et n’hésite pas, selon Jospin, « à faire passer son intérêt partisan avant l’intérêt général » (p. 223). Mais Jospin se refuse à exploiter politiquement les affaires mettant en cause Chirac, même si ces affaires ont aussi été une gêne pour la gauche.

Avec François Hollande, Jospin reproduit le dispositif mis au point par Mitterrand pour dialoguer constamment avec les forces qui soutiennent. En 2000, les premières dissensions dans la majorité apparaissent. Les départs se succèdent : Strauss-Kahn, Aubry, Voynet, Allègre. Jospin rappelle alors Fabius et Lang : « j’ai chois le rassemblement et la sécurité » (p. 251).

Il est éliminé au premier tour de l’élection présidentielle de 2002, « trouve ridicule la manière dont l’ensemble de la gauche, extrême - gauche comprise, se rallie bruyamment à Chirac » (p. 267) ; c’est le « lyrisme masochiste d’une gauche défaite » (p. 267).

Il ressent le puissant regret « de n’avoir pas pu gravir une marche » à sa portée mais déclare avoir la chance « de pouvoir vivre heureux hors de toute fonction politique » (p. 277).

 

5. Bilans et inventaires

Jospin est pour l’instant le dernier grand dirigeant socialiste à avoir exercé des responsabilités d’Etat. Son témoignage est donc important. Si leçon il y a, de quelle leçon s’agit-il ?

« Politiquement fidèle, je préfère le droit d’inventaire à la captation d’héritage » (p. 180). Comme Jospin applique ce droit à l’exercice mitterrandien du pouvoir, essayons à notre tour d’appliquer ce droit à l’exercice jospinien du pouvoir, notamment en 1997-2002!

Leçon d’élégance ! Jospin respecte une sorte de règle du silence concernant certains hauts responsables socialistes. Ainsi, questionné sur Edith Cresson, il précise : « quant à mon for intérieur, il reste intérieur … formuler des critiques après-coup ne me paraîtrait pas élégant » (p. 158-159). On remarque aussi qu’il évite de charger Ségolène Royal, …l’ayant déjà fait dans le livre L’Impasse.

Leçon de gratitude ! il a en effet pour Mitterrand de la gratitude. « Le mitterrandisme est une greffe réussie sur le socialisme français » (p. 177). De ses relations avec François Mitterrand et à propos des décisions politiques de celui-ci, il ne retient que « peu de divergences » (p. 131) lors du premier septennat qui reste pour lui « le septennat de référence » (p. 135) : divergences sur l’amnistie des généraux factieux en Algérie, sur les ventes d’armes à l’Irak lors du conflit Iran - Irak, sur la création d’une chaîne privée vendue à Berlusconi.

Louange raisonnée des socialistes ! S’il pense que les socialistes ont bien servi leur pays, il admet cependant : « nous avons perdu en route une partie de nos bagages idéologiques » (p. 135). Mais, sur le plan doctrinal et idéologique, il ne parle ni de renoncement, ni de trahison. Il s’agit pour lui de « complexité de la vie sociale et politique,.. lourdeur des réalités économiques » (p.135). Autrement dit : « nous ne pouvions pas rompre avec le capitalisme, si rompre signifiait l’abolir… la réalité m’a révélé la nature un peu emphatique de proclamations telles que ‘changer la vie’ ou ‘tout est possible’. Je suis devenu plus lucide et plus relativiste » (p. 138). Il pense qu’il faut reprendre « la vieille idée socialiste du changement des rapports de production…vus à travers la question de leur propriété. ..la reprendre autrement » (p. 177). Mais comment ?

Sur le plan comportemental, il relève dès 1981 « la propension des socialistes à l’indiscrétion et au bavardage » (p. 90). Il mentionne, pour la période 1988 comme pour 2010, que « les socialistes, particulièrement les dirigeants, sont des gens passionnants mais dont les personnalités ne sont pas toujours faciles à harmoniser. On le voit encore aujourd’hui » (p. 126). Ainsi, sur le choix d’Edith Cresson comme Premier ministre en 1991, il remarque que « les plus réservés ont été les responsables socialistes …beaucoup de responsables socialistes…ne lui ont pas facilité les choses et ne se sont pas comportés de façon loyale » (p. 157). De même, pour ses réformes comme celle des 35 heures, mal appliquée à l’hôpital, il note : « mon regret, dix ans après, c’est surtout que certains socialistes ne soient pas capables de défendre une réforme emblématique …cela dénote chez ceux-là une faiblesse de caractère dont les effets politiques me désolent » (p. 237).

On a souvent reproché à Jospin son auto-congratulation. Lionel Jospin se fait-il quelques reproches ? Oui, mais …D’avoir chanté à la télévision Les Feuilles mortes, « ma seule concession à la politique spectacle » (p. 102). Plus grave : d’avoir fait confiance à sa majorité pour affronter, rassemblée, la présidentielle de 2002. De n’avoir pas été assez « circonspect » lors de l’incident de Bir Zeit, où il est caillassé. De n’avoir pas dit plus tôt son passé trotskiste. D’avoir surestimé à l’élection de 2002 le rejet de Chirac par les électeurs et l’approbation de son bilan. Bref : d’avoir cru que la stratégie lors d’une Présidentielle se limitait au bilan.

Ce qui peut passer pour de l’autosatisfaction est bien présent encore dans ce livre.

Il souligne que son gouvernement n’était composé que de gens de talent qui, en 5 ans de gouvernement, n’occasionnèrent aucun scandale ni aucune affaire ; que son cabinet était composé de gens « exclusivement choisis sur le critère de compétence » (p. 231) ; qu’il n’a jamais traité l’opposition avec indifférence. Il affirme à propos des années 1997-2002 « Notre politique économique et sociale …a été globalement une réussite » (p. 239). Il déclare « remarquable » le bilan de son action pour l’emploi. Le quinquennat : la seule grande réforme des institutions de la Vème République depuis 1962 » (p. 243), même s’il reconnaît : « j’ai sans doute mal apprécié les réticences de certains de nos partenaires qui ont cru que….je voulais présidentialiser le régime…j’aurais dû consulter davantage » (p. 246). Depuis, il est des gens de gauche qui voient en Jospin, partisan du quinquennat, le responsable de la présidentialisation du régime et des conséquences fâcheuses qu’elle pourrait comporter.

Fort de ses convictions inébranlables, Jospin ne pouvait sentir venir l’échec. La leçon majeure de son livre est sans doute là : exercer 5 ans le pouvoir avec exigence et non sans réussite peut faire oublier que préparer une campagne présidentielle ne consiste pas à gérer le bilan de son action en croyant à l’indéfectible soutien d’alliés qui peuvent vouloir tirer les marrons du feu. Le bilan n’est jamais le programme d’un projet, et l’alliance n’exclut jamais les intentions stratégiques partisanes et individuelles de ses alliés, que seul un contrat peut canaliser.

 

Noël Nel

Mise à jour le Lundi, 05 Avril 2010 19:09